Concerts & Festival Musica Nigella

Réseau des festivals en Côte d'Opale / Région Hauts-de-France

Thème 2016

Note d'intention artistique

Chaque année, Takénori Némoto, directeur artistique de Musica Nigella propose un thème annuel autour duquel il construit une programmation éclectique qui a fait la renommée du festival à travers la France

Thème 2016 / Souvenirs

La mémoire peut être visuelle, olfactive, gustative, tactile et bien-sûr auditive. Ces cinq sens peuvent même parfois intervenir à plusieurs pour provoquer la sensation de déjà-vu à des moments et à des endroits totalement inattendus. Ainsi, lors d’une promenade en forêt, l’odeur de l’humus humide du sous-bois pourrait vous rappeler d’un seul coup celle du plancher de la bibliothèque du collège dans laquelle vous vous êtes précipité pour vous abriter d’un violent orage, et où vous avez échangé vos premiers baisers, caché derrière une rangée de livres de philosophie bien poussiéreux quarante ans auparavant, ou le jus abondant de la pastèque qui coule vers votre cou après une grande bouchée de ce fruit estival dont vous trouvez son goût aussi rafraichissant qu’insignifiant, pourrait vous rappeler l’enfant que vous étiez, avec une bouée en forme de cygne autour de la taille et une casquette Mickey portée sur vos cheveux blonds bouclés, debout sur cette plage de sable fin sous un soleil radieux où vous avez passé pendant quinze ans toutes vos vacances d’été insouciantes et heureuses, entouré d’une famille bienveillante, aimante et unie.

 

Pour ma part, à chaque fois que j’entends l’ouverture de l’Arlésienne de Bizet, j’ai l’impression de revenir à l’enfance et de me retrouver dans cette petite pièce à tatami, allongé sur mon ventre et accoudé devant le tourne-disque portatif de ma mère, à remettre délicatement l’aiguille au début du disque à chaque fois que la fin du morceau arrivait avec ce grésillement nostalgique, pour écouter cette musique émouvante, romantique et fascinante en boucle tout en ignorant où se trouvait la ville d’Arles. Le soleil chauffait mon dos à travers la cloison en papier tandis que l’odeur d’herbe coupée que dégagent les tatamis usés me chatouillait les narines. Si le mot « souvenir » m’évoque chez moi plus facilement quelques morceaux de musique que j’ai entendus dans ma vie, ceux-là sont ainsi toujours accompagnés par d’autres mémoires sensitives. La sonatine de Clementi que répétait ma sœur tous les dimanches matins me fait renaitre sur ma langue le goût des œufs brouillés que préparait ma mère pour le seul et unique petit-déjeuner à l’occidentale de la semaine et l’Octuor de Schubert est pour moi synonyme du premier Beaujolais nouveau que m’a fait goûter mon professeur du lycée aujourd’hui défunt, bassoniste amateur avec le quel et des amis je faisais de la musique de chambre tous les dimanches. Oh j’allais oublier la Pastorale de Beethoven ! Elle me rappelle ô combien je savourais le plaisir de faire de la musique avec ma grand-mère spirituelle, toujours parfumée de quelques gouttes de Paris d’Yves Saint-Laurent avec qui je jouais régulièrement du piano à 4 mains. Devant le piano, plus d’un demi-siècle de différence d’âge et la difficulté de communication provoquée par mon français approximatif disparaissaient rapidement en laissant place à la complicité et la joie du partage.

 

Sans ces souvenirs qui me rappellent régulièrement pourquoi j’ai choisi de faire de la musique mon métier, je n’aurais certainement pas résisté à la difficulté du métier que rencontrent beaucoup de jeunes musiciens à l’aube de leur carrière. Aujourd’hui, lorsque quelqu’un rencontre des obstacles dans sa vie ou a des doutes sur ses choix, on a tendance à lui conseiller de regarder vers le futur et de croire en son avenir comme si s’arrêter d’avancer un instant en se retournant vers le passé pour réfléchir tranquillement était une chose à éviter. Mais comment peut-on avancer vers l’avenir sans comprendre le passé ? Comme on ne peut construire une maison stable que sur une fondation solidement ancrée dans le sol, sans connaitre les mémoires des anciens, sans prêter l’oreille aux souvenirs des autres, sans comprendre l’histoire de l’humanité ni saisir le long chemin qu’elle a parcouru jusqu’ici, l’homme ne peut avancer d’un pas décidé.

 

Trouvez-vous que l’avenir soit aujourd’hui incertain ? Allons voir le passé et écoutons les souvenirs des uns et des autres…

 

Takénori Némoto 

Directeur artistique